Ainsi donc, aujourd’hui serait le « jour J » du dénouement de la crise du CPE, le jour de gloire des millions de manifestants et le jour de vérité pour le gouvernement. Il faut l’espérer, tout en souhaitant également que l’on se remette au travail rapidement. Et que l’on puisse réfléchir sereinement sur la meilleure façon de permettre aux jeunes sans emploi et sans formation de se réinsérer. Sans emplois bidons, ni formations alibi, mais avec un contrat mieux né, mieux négocié et mieux compris. Ce qui ne veut pas dire un contrat pour… l’éternité. Car, un jour, il faudra bien se résoudre à analyser cette crise du CPE et à constater qu’elle a été fondée sur une double ambiguïté. Entre emploi et solidarité. Entre flexibilité et frilosité.
A entendre certaines critiques politiques et syndicales qui dépassent le simple cadre du Contrat Première Embauche, on a, en effet, l’impression que d’aucuns voudraient que l’emploi en France soit comme une sorte de train « Paris-Marseille ». On entrerait en activité vers 18-27 ans, ou plus jeune, avec un Bac, une licence ou un CAP, comme on entre à Paris gare de Lyon. Selon son classement, on aurait alors « droit » à la première ou à la seconde classe, côté fenêtre ou côté couloir, formule duo ou quattro. Et l’on ne sortirait du train qu’à la gare Marseille Saint-Charles, à l’âge de la retraite, 50 ans pour les uns, 55 pour les autres et 65 ans pour les moins chanceux. Tout le monde serait ainsi sur des rails et voyagerait dans l’emploi en toute sécurité, augmenté à l’ancienneté et promu par élection. Avec le risque faible d’un déraillement inopportun, d’une coupure de courant tout aussi rare et l’assurance d’un paiement négocié en cas de grève. Mais cette utopie, fondée sur un communisme décadent et une vision étriquée du travail et de la liberté, ne résiste pas à l’analyse et confine à l’absurdité. La sécurité, certes, voudrait que l’on soit tous fonctionnaires, sans chefs, ni autorité, ni contraintes, ni devoirs, ni objectifs, ni ambitions. Sauf qu’aucun Etat ne pourra jamais se payer de tels employés. Et les rares qui ont essayé ont tous aujourd’hui presque disparu, laminés par les dettes et les révoltes, épuisés par les inégalités et l’isolement de leur société compartimentée.
En fait, à confondre humanité et activité, emploi et individu, on se trompe toujours de combat. Car ce n’est pas l’emploi qu’il faut protéger, mais l’individu. L’emploi en tant que tel n’est qu’une activité de l’homme et non le contraire. On ne naît plus aujourd’hui pour être chaudronnier à vie, conseiller commercial pour l’éternité ou chômeur à… mort. Il n’y a pas de honte à changer, à progresser, à se former ou à se tromper. Les Danois l’ont si bien compris qu’ils protègent l’homme quand il se trouve en difficulté. Ils l’entourent alors de subsides et d’affection, de formation et de formateurs et l’aident à se réinsérer au plus tôt. Non pas tant par pure générosité, mais pour épargner les finances publiques mises ainsi à contribution pour le bien de la société toute entière. Ah ! certes, ce n’est pas le modèle français, qui n’en finit pas de perdre écrous et boulons, c’est à la fois tout son contraire et beaucoup mieux. A tel point que l’on serait bien inspirés de… l’analyser.
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Depuis près de cinquante ans, ils régentent tout. Ils « fournissent » l’essentiel des dirigeants des organismes publics, semi-publics, privés à participation de l’Etat, des grandes administrations, des cabinets ministériels et de leurs assistants. Ils sont de gauche ou de droite, voire parfois d’extrême gauche ou d’extrême droite. Ils sont tous sortis du même moule, même s’ils ont des activités et des idées différentes. Avec d’égales certitudes sur les choses de la vie, les ressorts et les moteurs de l’économie, les modes de gestion et de lutte contre l’inflation, à défaut d’avoir les mêmes approches. Et, tous complices du refus de changer, ils ont réussi la performance de plonger la France des « Trente Glorieuses » dans des décennies de décadence. Avec des centaines de caisses vides, des injustices par milliers, des chômeurs et des fonctionnaires par millions et des dettes par milliards. Tout cela avec notre complicité.
A l’heure où les certitudes défaillent sur le deuxième procès d’Outreau, où les tensions s’exaspèrent autour du CPE, où les espoirs de paix s’éloignent en Irak et au Proche-Orient, il est des poèmes et des ouvrages que l’on devrait sans cesse relire :
« Il faut tourner la page… Cela aurait pu arriver à tout le monde ». Cette déclaration lapidaire d’un ami de Jamal Derrar, responsable présumé de la mort de Sohane, fait froid dans le dos. Ainsi, comme si l’horreur de ce crime monstrueux ne suffisait pas, les déclarations des témoins de la défense y ajoutent l’indignité. Mais, si l’on ne veut pas croire un instant que ces jeunes des cités aient pu, de leur propre chef, inventer cette forme de détachement, d’excuse ou de banalisation d’un crime, on ne peut qu’en vouloir aux adultes qui ont eu le front de leur souffler ce genre d’argument. Car, enfin, Sohane est morte brûlée vive seulement parce qu’elle résistait au diktat d’un petit caïd de banlieue. Et ce cruel jeu de pouvoir, jusqu’à ce que mort s’ensuive, n’a rien de banal puisqu’il nous renvoie directement à l’âge de pierre. A cette période où la vie des uns et des autres tenait plus du hasard des rencontres que des lois d’une vie en société.
- Tout Etat libre où les grandes crises n'ont pas été prévues est à chaque orage en danger de périr.
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