Jean-Paul Busnel, journaliste et éditorialiste, aujourd'hui intervenant-professeur auprès de grandes écoles, notamment SciencesCom, Centrale, Audencia, EAC, et par ailleurs consultant/expert pour les entreprises, porte un oeil critique sur l'actualité
L’Europe sera-t-elle capable, un jour, de dire son fait aux Etats-Unis? Comme une amie qui lui veut du bien. Et de condamner avec la même virulence les violations des droits de l’Homme d’Abou Ghraib et de Guantanamo Bay comme celles d’Afghanistan et de Tchétchénie ? On peut se poser la question en cherchant partout, aujourd’hui, les échos indignés de ses hautes personnalités après la publication, hier, du rapport de l’ONU concernant Guantanamo. Pourtant les conclusions de cette dernière sont sans ambiguïté. Les USA y sont « accusés » de traitements inhumains et de violence excessive. Et l’ONU demande aux USA soit de juger rapidement tous les détenus qu’ils détiennent, soit de les libérer. Enfin, dans tous les cas de figure, les recommandations préconisent la fermeture de ce camp de détention, sorte de bagne de Cuba et capitale du non-droit.
Mais rien, hélas, n’est parvenu de la vieille Europe, ou si peu, une résolution du parlement européen, sorte de vœu pieux qui invite et réaffirme sans jamais exiger.
Où est donc passé ce fameux droit d’ingérence qui s’imposait à tous lors de la répression des étudiants de Pékin ? Et où sont cachés tous ces grands hommes qui ne manquent jamais une occasion de rappeler… Poutine à plus d’humanité ?
L’Europe a décidemment l’indignation sélective et la générosité à géométrie variable. Car il y a quand même quelque chose de paradoxal à défendre si fort les droits sociaux et si peu les droits fondamentaux. A s’insurger contre la directive Bolkestein et à s’incliner devant l’US Army. A moins qu’il ne faille distinguer entre salariés exploités et terroristes présumés, seuls les premiers étant des êtres humains.
Car comment accorder du crédit au démenti américain qui parle de ce rapport comme d’un « réchauffé d’allégations » ? Comment ne pas être troublé par toutes ces révélations qui montrent que la force aveugle fait loi à Guantanamo, hors des frontières et de tout contrôle ? Comment croire enfin, après la présentation par la télévision australienne de nouvelles photos des exactions d’Abou Ghraib, que les « prisonniers de guerre » des USA seraient mieux traités sur le littoral cubain que dans le désert irakien.
Hier, l’Europe a sans doute perdu une autre occasion… d’exister. Sauf à admettre, comme Ferrero, que « l’humanité marche à reculons vers l’avenir, les yeux tournés vers le passé ».