Jean-Paul Busnel, journaliste et éditorialiste, aujourd'hui intervenant-professeur auprès de grandes écoles, notamment SciencesCom, Centrale, Audencia, EAC, et par ailleurs consultant/expert pour les entreprises, porte un oeil critique sur l'actualité
La guerre était déjà « larvée » entre Bombardier et Alstom, elle est désormais totale. Le groupe français avait déjà reproché au groupe canadien d’avoir usé de sa position dominante pour emporter les marchés des métros de Montréal et de Toronto, il l’accuse désormais d’avoir « triché » sur l’appel d’offres international du Transilien SNCF. Et il a sorti, hier, la « grosse artillerie » en demandant en référé à la justice administrative« la suspension de la signature du marché ». Mais cette réaction ressemble fort à celle d’un mauvais perdant. D’autant que Anne-Marie Idrac, la nouvelle présidente de la SNCF, a précisé récemment que 5.000 critères avaient été définis pour ce marché et que Bombardier avait parfaitement « joué » sur ces critères, notamment sur la qualité de service et la performance. Enfin, Bombardier a fait une offre inférieure de 9%, ce qui représente, somme toute, pour un contrat de cette envergure, une « économie » à terme d’au moins 28 millions d’euros. Une « paille » !…
Alstom sait, bien sûr, tout cela. Tout comme le groupe n’ignore pas que, par le jeu de la sous-traitance, il devrait récupérer de nombreuses heures de travail et s’assurer de juteuses retombées. Le 25 octobre dernier, les Canadiens se sont même largement « engagés » à associer les Français à ce gigantesque contrat industriel. Mais Alstom a besoin de taper du poing, de montrer qu’il existe et qu’il… résiste. D’appeler à une sorte de « révolution » protectionniste pour convaincre partenaires et amis qu’il a tout fait pour garder le travail au pays, quel qu’en soit le prix. Tout ce tintamarre est plus, en fait, à usage interne qu’externe. Car les syndicats d’Alstom, CGT en tête, ne décolèrent pas. Le staff dirigeant de l’entreprise a, en effet, du mal à faire comprendre que la société puisse être choisie d’un côté comme « mieux-disante » en Chine, avec un contrat de 500 locomotives de fret, et, de l’autre, refusée comme trop chère en France. A moins que le groupe n’ait tablé à tort sur la fibre nationaliste pour asseoir son projet et surgonfler sa facture.
Patrick Kron, le Pdg d’Alstom, doit enfin rassurer les banques après la tempête de 2003. Certes, les comptes sont redevenus plus conformes, mais l’endettement de l’entreprise reste préoccupant et le redressement non garanti.
Il n’en demeure pas moins que cette action en justice fragilise plus encore l’image du groupe à l’extérieur qu’elle ne le conforte. Elle montre qu’Alstom ne fait pas plus confiance aux entreprises publiques ou semi-publiques de son pays qu’à ses concurrents. Semant ainsi partout le doute. Et que la société, peu encline à perdre des contrats, usera de tous les moyens pour les perturber. Comme s’il était plus aisé, plus simple et moins coûteux, de gagner des appels d’offres en étant… procédurier.