Jean-Paul Busnel, journaliste et éditorialiste, aujourd'hui intervenant-professeur auprès de grandes écoles, notamment SciencesCom, Centrale, Audencia, EAC, et par ailleurs consultant/expert pour les entreprises, porte un oeil critique sur l'actualité
L’ombre d’Augusto Pinochet « porte » encore légèrement sur le Chili. L’ancien dictateur est entre la vie et la mort, depuis hier soir, dans un hôpital militaire de Santiago, « retenu » péniblement, à 91 ans, par son cœur malade, après avoir déjà survécu à trois infarctus, plusieurs crises de diabète et de multiples inculpations. Et, désormais, il semble bien que le général sanguinaire ne répondra jamais de ses crimes devant le genre humain, tant devant les survivants de sa « caravane de la mort » que devant les héritiers de la liberté, tous dévoués au culte de Salvador Allende.
L’homme n’aura jamais eu le moindre remords, affirmant encore le 25 novembre dernier qu’il assumait « la responsabilité politique de tout ce qui a été fait et qui n’avait d’autre but que de grandir le Chili ». Soit la mort de plus de 3.000 personnes et la disparition d’un millier d’autres, sans oublier la torture de plus de 28.000 opposants, pendant 17 ans d’un pouvoir sans partage obtenu après le coup d’Etat du 11 septembre 1973. Mais, outre l’horreur que l’on peut éprouver, même cette « image » du dictateur pur et dur, justifiant sa terreur par une lutte implacable et « juste » contre le communisme, comme le prétendent bien volontiers ses partisans, est aujourd’hui ternie par de minables dossiers de détournements de fonds et de fraude fiscale.
Reste que, seule, la mort d’Augusto Pinochet permettra peut-être, enfin, de lever le voile, tout le voile, sur toutes ces années sombres. On apprendra alors avec effroi que la situation du Chili d’Allende, élu Président en 1970 avec seulement 36,30% des voix, n’était pas aussi paradisiaque que la légende le prétend. Que l’inflation, la pénurie alimentaire, le rationnement, la situation de quasi-guerre civile avaient déjà plongé le pays dans le chaos. On s’apercevra que le parti socialiste chilien de l’époque n’avait rien de démocrate et qu’il puisait allègrement chez ses alliés communistes des méthodes et une doctrine marxiste-léniniste de sinistre mémoire, au nom de la « Révolution ». On frémira enfin en relisant les écrits de Jean-François Revel et les archives du Parlement de ce pays. Car si la thèse du complot américain permet d’expliquer tout, elle ne suffit pas à tout comprendre. Et notamment comment l’on peut encore aujourd’hui condamner autant Pinochet pour ce que l’on n’a jamais, ou presque, reproché à Fidel Castro, cet autre "illustre"… moribond.