Jean-Paul Busnel, journaliste et éditorialiste, aujourd'hui intervenant-professeur auprès de grandes écoles, notamment SciencesCom, Centrale, Audencia, EAC, et par ailleurs consultant/expert pour les entreprises, porte un oeil critique sur l'actualité
Depuis hier soir, on peut considérer que les « acquittés » d’Outreau ont joué de malchance à Boulogne-sur-Mer. D’une double malchance. Et, parce que l’équité le doit à la justice, et vice-versa, on doit désormais tout autant s’interroger sur les « qualités » du Procureur de la République que sur celles du juge d’instruction. D’autant que Gérald Lesigne n’a pas, lui, l’excuse de la jeunesse.
Car il n’est pas acceptable d’entendre, comme ce fut le cas hier, un magistrat du parquet admettre, devant le rapporteur de la Commission d’enquête, qu’il a « transformé » un témoignage, puis qualifier simplement cette faute de « sémantique inappropriée ». Il n’est pas non plus tolérable qu’un Procureur ait requis tant de maintiens en détention sans jamais assister à une seule des confrontations collectives organisées par le juge. Enfin, il n’est pas recevable d’entendre un juriste, que l’on voudrait cartésien, évoquer, pour excuser le désastre, le « mythe puissant de la pédophilie… ». Voilà une construction de l’esprit qui pourrait prêter à sourire si cette « illumination » de la dernière heure du Procureur Lesigne n’avait pas conduit à tant de souffrances. Mais on a bien deviné que cette litote n’était que prétexte à décharge de responsabilités. L’argument aura sans doute moins de poids devant le Conseil Supérieur de la Magistrature.
Ainsi, en deux jours, la commission d’enquête parlementaire a découvert avec effarement des pratiques judiciaires bien éloignées du bon usage de la procédure et des comportements à des années-lumière de l’esprit des lois. Avec, pour couronner le tout, un semblant d’esprit de corps qui, du siège au parquet, du moins à Boulogne-sur-Mer, semble exclure tout repentir et se réfugier, « indépendance oblige » dans une sémantique de pacotille. On a, dès lors, bien du mal à croire Gérald Lesigne quand il plaide tout et son contraire. Quand il affirme que « les poursuites se fondaient sur des éléments formidables » et « que le pire serait de nier la présence de charges et de dire que ce dossier était vide ». Pour admettre ensuite sa conviction profonde dans les innocences prononcées. Mais il est vrai qu’il avait, dès le début de son audition, comme s’il en avait la qualité, pris sur lui « la souffrance du corps judiciaire dans son entier ». Et que ce dédoublement de la personnalité lui permettait tout à la fois de plaider sa bonne foi dans le dossier, puis de s’en… écarter.