Jean-Paul Busnel, journaliste et éditorialiste, aujourd'hui intervenant-professeur auprès de grandes écoles, notamment SciencesCom, Centrale, Audencia, EAC, et par ailleurs consultant/expert pour les entreprises, porte un oeil critique sur l'actualité
L’augmentation de près de 5% du nombre de RMIstes en 2005, si elle est dramatique, n’est mathématiquement pas inquiétante. Car elle est à rapprocher de la baisse artificielle du chômage enregistrée dans la même période. C’est donc un effet de balancier d’une logique implacable et la traduction concrète d’une montée de la précarité. Mais, curieusement, hier, aucun ministre, aucune autorité, ni même aucun syndicat n’a vraiment commenté cette nouvelle dégradation de la société. Il est vrai que tout un chacun, signataire ou pas de la réforme de l’assurance-chômage décidée en 2002, peut se sentir embarrassé par cette augmentation du nombre de chômeurs non indemnisés.
Mais à quoi bon s’en formaliser ! La preuve est aujourd’hui quotidienne d’un désintérêt collectif en cascade. Nos élus ou représentants ne semblent rien devoir craindre des cinq millions de sans-emploi. Ces derniers ne menacent ni la paix sociale, ni les régimes en place. Ils subissent tristement leur sort. Ni organisés, ni révoltés, ni résignés, seulement dans l’attente hypothétique de jours meilleurs. Comme s’ils avaient oublié qu’il fallut, jadis, dix mille fois moins d’insatisfaits pour donner l’assaut à la Bastille et faire vaciller la monarchie. La misère était, à cette époque, impatiente et courageuse. Elle avait surtout l’espoir que la révolution pouvait peut-être changer le monde. Celle d’aujourd’hui n’a même plus cette ambition. Instruite par une alternance du pouvoir qui n’a rien changé en profondeur. Sinon empêché que cette misère n’atteigne un seuil intolérable.
Mais où est-il ce seuil de l’intolérable ? Notre société libérale avancée, construite sans aucun modèle, ne l’a pas encore défini. Elle n’en a même pas conscience, découpant en tranches les responsabilités, éloignant les hommes des structures et suivant désespérément les conjonctures. Octroyant, ici et là, subventions ou compensations. Mais qui peut dire, aujourd’hui, quel est le but à atteindre ? Quelle est la philosophie du monde en général et de la France en particulier,
Nul ne sait ce qu’il faut faire désormais de ces 1.112.400 personnes insérées « au minimum » ? Ni scandale statistique, ni vitrines de « l’exception française », elles survivent tout juste assez pour ne pas être exclues « au maximum ». Enfin, les comptabiliser, c’est déjà, même si c’est bien peu, leur garantir… d’exister.