Jean-Paul Busnel, journaliste et éditorialiste, aujourd'hui intervenant-professeur auprès de grandes écoles, notamment SciencesCom, Centrale, Audencia, EAC, et par ailleurs consultant/expert pour les entreprises, porte un oeil critique sur l'actualité
Les comptes ne seront jamais ronds, entre police et manifestants, et jamais ne correspondront. On se bornera donc à constater que la mobilisation d’hier a été aussi forte que celle de mardi dernier. Ce qui, assurément, est une prouesse face au risque d’essoufflement que porte en germe tout mouvement de ce genre. D’autant que la vraie-fausse promulgation du CPE a ôté un peu d’ardeur et de saveur au conflit. Mais il est d’autres leçons à tirer de ces grands défilés. Si l’on enlève en effet du lot tous les syndicalistes et professionnels des manifestations, les nombreux permanents et sympathisants, les divers fonctionnaires, retraités et pré-retraités, enfin les profiteurs et les casseurs, on observe qu’une très large jeunesse a fait masse. Qu’elle est en marche et qu’elle se défend. Que les garçons ne sont pas tous devant et que les filles ne sont pas derrières à crier des slogans.
Jeunes étudiants et lycéens ont fait plus que de la figuration dans ce combat contre le CPE. Ils se sont mobilisés, grimés, organisés, jusqu’à faire taire les anciens et imposer leurs idées. Ils ont pris d’assaut les radios, les télés et réclamé non seulement de la considération mais la prise en compte de leurs propres revendications.
Hier, comme la semaine dernière, c’est toute une génération qui a demandé des comptes à la Nation. Et, aujourd’hui, si elle montre encore quelques crispations, c’est qu’elle craint d’être débordée par des négociations en ordre dispersé. Dès lors, Parlementaires et gouvernement auraient tort de sous-estimer ce mouvement de fond, même si se profilent à l’horizon les vacances de Pâques et les examens de fin d’année. Quant à la gauche et à la droite, elles peuvent partager une même inquiétude d’avenir. Car ce « non » de la jeunesse exprime plus que méfiance et frustration. Plus que le simple rejet du Contrat Première embauche. Il est un sourd reproche envers tous les adultes ou prétendus tels. Envers tous ceux qui les forcent à se taire ou ne les écoutent pas parler. Envers tous ceux qui ont dilapidé la France des meilleures années et l’ont endettée à jamais. Les psychiatres diraient qu’il est normal pour des enfants de « vouloir tuer le père ». Sauf qu’il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’une crise d’ados, mais d’un profond ressentiment. Qui serait pire demain si le « père » en question n’avait rien à proposer ou se contentait encore de… démissionner.