Jean-Paul Busnel, journaliste et éditorialiste, aujourd'hui intervenant-professeur auprès de grandes écoles, notamment SciencesCom, Centrale, Audencia, EAC, et par ailleurs consultant/expert pour les entreprises, porte un oeil critique sur l'actualité
Si la mode est à la segmentation de la consommation, à la segmentation de l’opinion, pour tout et pas grand-chose, elle est aussi à la segmentation des risques. Et là, c’est plus inquiétant. Car, plus une société a connaissance de ses éléments à problèmes, plus elle a tendance à vouloir les exclure ou à s’en faire « rembourser ». C’est un peu ce qui ressort d’une étude du centre national de l’Opinion publique de l’université de Chicago publiée hier aux Etats-Unis. Qui nous annonce à terme la fin d’une couverture maladie universelle. Et la mise au ban des fumeurs, avant sans doute d’y inclure, demain, les obèses et les dépressifs.
60% des Américains estiment en effet que les accros de la cigarette devraient payer davantage pour leur assurance maladie. Selon la règle non écrite « qui consomme paye ». Il est vrai que la proportion des individus à fréquenter pneumologues, hôpitaux et spécialistes, pour insuffisance respiratoire, cancer des voies respiratoires et autres « petites » anomalies cellulaires est plus importante chez les consommateurs de goudron et nicotine que chez les « bouffeurs » d’oxygène. Mais comment séparer le bon grain de « l’ivraie » ? Une déclaration sur l’honneur sera-t-elle suffisante pour rassurer la Sécu que l’on nous « promet » ? Ou bien serons-nous à l’avenir jugés périodiquement et « taxés » en fonction de l’état de nos poumons, radiographies à l’appui ?
Ce « meilleur des mondes » que l’on nous fait miroiter, avec mise à l’écart des « comportements à risques », est classiquement démagogique et démocratiquement méprisable. Il est l’exacte démonstration de ce qu’une opinion publique majoritaire, guidée par des intérêts particuliers, peut commettre comme dégâts irréversibles. Surtout lorsque des tribuns peu « éclairés » s’en remettent aveuglement à elle pour prendre leurs décisions. Rappelons-nous Nicolas Gogol, dans Tarass Boulba, qui écrivait « c’est une chose connue, et la Sainte écriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est impossible d’imaginer rien de plus sensé que ce qu’a imaginé le peuple ».
Fort heureusement, un reste d’éducation judéo-chrétienne empêche encore la majorité des Américains, et nous demain, de considérer que les cancéreux, les handicapés, les porteurs de VIH ou de maladies génétiques, ainsi que les "vieux", doivent être surtaxés proportionnellement à leur « consommation » d’assurance maladie. Mais pour combien de temps ? Si le peuple n’est pas guidé, il est « un âne qui se cabre » disait Victor Hugo. Or la morale se perd, et l’éducation aussi. Pour laisser place à cette frêle dictature de l’opinion qui, selon Sébastien Chamfort, « est la reine du monde, parce que la sottise est la reine... des sots ».