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Jean-Paul Busnel, journaliste et éditorialiste, aujourd'hui intervenant-professeur auprès de grandes écoles, notamment SciencesCom, Centrale, Audencia, EAC, et par ailleurs consultant/expert pour les entreprises, porte un oeil critique sur l'actualité

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DEFILER

Elle était tout à la fois quarante kilos de bonheur et de… détresse. Elle était fille et femme d’une étonnante beauté et d’une infinie maigreur. Elle ne buvait pas, ne fumait pas, ne se droguait pas. Elle « posait » ! Elle ne mangeait pas, ne causait pas, ne protestait pas. Elle « défilait » ! Elle restera une ombre qui, du Japon en Turquie, via la Chine et le Mexique, aura porté les critères pervers de la mode au plus haut degré de tous les podiums, jusqu’à l’absurdité. Elle fut un poids plume pour l’univers, une étoile filante pour sa famille, une météore de l’atmosphère, mais sa mort reste un lourd reproche pour la société. Futile et inutile, sans doute, comme toute mort, révoltante et dérangeante, sûrement. Car il n’est pas normal de mourir à vingt-et-un ans.

Ana Carolina Reston était attendue cette semaine à Paris où elle devait poser pour des photos. Mais sa frêle silhouette est restée au Brésil, éternellement. Au milieu de ses cauchemars et de ses tourments. Parce qu’aucun homme, aucune femme, aucune structure, ni Eglise, ni raison, aucune passion ni émotion, n’ont eu la force ou le courage de l’empêcher de se détruire, à coups de pommes et de tomates, de déjeuners ratés et de poussière de nourriture.

Bien sûr, chacun pourra se rassurer en disant que c’est la faute à l’anorexie, à cette maladie dont elle « souffrait » et ne pouvait se détacher. En affirmant que la haute couture n’y est pour rien, avec ses mensurations d’enfants, ses vêtements étriqués et ses mannequins aux jambes comme des poteaux et aux épaules de portemanteaux. On dira encore que personne ne l’avait forcée à faire ce métier, à se déguiser tout au long de l’année, sur tous les continents, quel que soit son état de santé. A défier continuellement flashes des photographes, critiques de tour de rein, insuffisance rénale et infection généralisée. On dira, enfin que, à cause d’elle, le catalogue de Giorgio Armani au Japon est foutu. Que le reportage prévu en Andalousie, en paréo près du corps et sandalettes d’été, devra quand même être payé. Et qu’Ana-Carolina est morte non seulement  pour rien, mais qu’elle a laissé tout le monde dans l’embarras, à défaut de le révolutionner. Finalement, chacun en est pour ses frais. Et c’est bien comme cela. Comme si « payer », c’était déjà exorciser le drame et s’en pardonner à jamais.

Oh, cette mort n’empêchera pas le monde de tourner ! Tout juste pourra-t-elle, espérons-le, « au moins une heure durant », ce qui serait déjà pas si mal, l’empêcher de continuellement « se défiler ». De long en large et en… travers.

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